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25 septembre 2015

D'après une histoire vraie, Delphine de Vigan

 
"Ce livre est le récit de ma rencontre avec L. L est le cauchemar de tout écrivain. Ou plutôt le genre de personne qu'un écrivain ne devrait jamais croiser". 

Voilà quatre ans que l'on attendait le nouveau roman de Delphine de Vigan. Son titre précédent, Rien ne s'oppose à la nuit, avait connu un succès retentissant, très médiatisé. Je l'avais lu à sa sortie, et j'ai été incapable d'écrire une chronique depuis même si j'ai essayé plusieurs fois de le faire. En racontant sa famille, et surtout la bipolarité de sa maman qui s'est suicidée en 2008, Delphine de Vigan m'avait profondément bouleversée, à tel point que je n'ai jamais réussi à trouver les mots pour en parler...

Aussi, lorsque d'Après une histoire vraie s'est retrouvé en pile sur les tables de la librairie où je travaille, j'ai hésité : me plonger dedans, au risque de revivre le blast, ou reculer ? La première option l'a emporté, et tant mieux, car ce nouveau roman est une merveille. L'auteure revient sur l'après Rien ne s'oppose à la nuit : le choc de son succès, les remous qu'il a provoqué dans son entourage, et toutes ces signatures, conférences, rencontres, à la fois magiques et épuisantes. En état de choc, Delphine a senti le moment où elle allait définitivement craquer. Alors qu'elle tente vainement de se remettre à l'écriture sur un thème de fiction cette fois-ci, elle rencontre L., une femme magnétique avec qui elle noue une complicité immédiate. Mais la relation d'amitié tourne vite à quelque chose de pernicieux : L. l'aide-t-elle réellement ou l'emprisonne-t-elle ?

Delphine de Vigan signe un roman époustouflant, où la tension monte progressivement jusqu'à devenir proprement insoutenable. On ne peut s'empêcher de penser à Misery de Stephen King (d'ailleurs cité dans le roman), et je ne parle pas ici du côté psychopathe sanglant mais des grands thèmes inhérents au métier d'écrivain : comment l'écriture fait appel à l'intime (quelque soit le sujet choisi), comment appréhender (voire anticiper) le succès et les répercussions parfois insensées que suscitent la publication d'un ouvrage, comment trouver encore la force d'écrire lorsque l'on a l'impression d'avoir terminé quelque chose, de quelle manière "l'angoisse de la page blanche" bouleverse le quotidien...

La manipulation est au cœur du roman. L. manipule-t-elle Delphine ? Delphine manipule-t-elle ses proches ? Ou plutôt le lecteur ? Le réel le dispute à la fiction de bout en bout. On ne sait jamais où s'arrête la vérité, les faits, et où commence l'histoire. Le doute m'a habitée toute la lecture, et c'est cette impression déstabilisante d'être menée par le bout du nez qui m'a tant plu. Ma première pensée en tournant la dernière page a été : "là, c'est très, TRÈS fort..." Mais après tout, une fiction que l'on raconte avec toute ses tripes n'est-elle pas une certaine forme de réalité ? A vous d'en juger...

D'après une histoire vraie, Delphine de Vigan
Éditeur : Jean-Claude Lattès
Paru en août 2015
484 pages
20 €
ISBN 9782709648523


08 octobre 2014

Le paradis, c'est les autres, Sœur Emmanuelle (entretiens avec Marlène Tuininga)

" Je crois que l'important, pour moi, n'est pas tellement de vivre que de faire vivre. " Sœur Emmanuelle nous relate elle-même, pour la première fois, les étapes spirituelles et humaines d'une vie intense et riche, entièrement consacrée aux autres, De sa Belgique natale aux écoles d'Istanbul et aux bidonvilles du Caire, Madeleine Cinquin, de son vrai nom, n'aura eu de cesse que d'apporter soin et réconfort aux femmes battues, espoir et amour aux enfants malheureux, et un peu de vie à tous les oubliés de l'existence. Et l'on comprend mieux à la lecture de ces entretiens pourquoi cette jeune fille devenue " religieuse par rébellion " s'est imposée au fil du temps comme l'une des personnalités préférées des Français.
J'ai aimé !

Je préfère me définir en tant qu'agnostique plutôt qu'en tant qu'athée, et je suis généralement très intéressée par tout ce qui à trait à la religion quelle qu'elle soit. C'est ainsi que j'ai mis mon nez dans ce recueil d'entretiens avec Sœur Emmanuelle, personnalité que je connais finalement assez peu. Et là, on dit merci la bibliothèque, parce qu'il est fort peu probable que je me sois procuré l'ouvrage par mes propres moyens, et je serais véritablement passée à côté de quelque chose.

En 1994, Marlène Tuininga décide de raconter le parcours et la vie exceptionnelle de Madeleine Cinquin. Celle-ci combat la pauvreté depuis plus de 50 ans déjà, mais c'est la mémoire vive et la flamme toujours brûlante qu'elle se livre dans les pages de ce petit recueil, dont je recommande la lecture à tous. Car au-delà d'un engagement religieux, c'est un engagement pour l'humain qui caractérise cette dame au grand cœur, qui n'aura de cesse tout au long de son histoire de défendre des valeurs telles que l'entraide, le partage, l'amitié... Elle le dit elle-même : plus elle se rapproche de Dieu, et plus elle se rapproche des hommes. Sœur Emmanuelle n'est pas de celles qui baissent les bras devant des épreuves, et lorsqu'elle se retrouve à enseigner aux filles de riches à Tunis, qui n'ont pas le moindre intérêt pour le destin de la population misérable qui vit pourtant tout à côté, elle prend son mal en patience et ronge son frein. C'est à sa retraite qu'elle se réalise pleinement : elle part s'installer de longues années dans les bidonvilles du Caire, aux côtés des chiffonniers, qu'elle apprend à connaître et à aimer. Partout où elle est passée, elle a laissé le monde un peu moins noir.

Ce court recueil se lit vite mais il y a beaucoup d'enseignements à en tirer. Il n'est pas si difficile, sans pouvoir prétendre avoir le même destin que cette femme de caractère, de tendre la main à son prochain, de cesser de ne pas voir ce qui nous dérange, de cultiver l'amour et la fraternité. Je ressors de cette lecture fortement marquée par le courage et l'abnégation de cette grande dame, avec l'envie profonde d'être meilleure tous les jours. Un récit inspirant, dont je regrette parfois les quelques maladresses (des répétitions, un comble pour un ouvrage aussi court !) mais qui a su me toucher profondément. À découvrir !

Le paradis, c'est les autres, Sœur Emmanuelle (entretiens avec Marlène Tuininga)
Éditeur : J'ai Lu
Collection : Boîte
Paru en 2004
149 pages
4,50 €
ISBN 2-290-34315-3

09 mai 2014

Sweet Sixteen, Annelise Heurtier


Rentrée 1957. Le plus prestigieux lycée de l'Arkansas ouvre pour la première fois ses portes à des étudiants noirs. Ils sont neuf à tenter l'aventure. Ils sont deux mille cinq cents, prêts à tout pour les en empêcher.
Waouh !


Sweet sixteen, c'est cet événement incontournable dans la vie de tout jeune américain : l'entrée dans l'âge adulte. L'anniversaire des 16 ans est alors prétexte à une journée magique, inoubliable, immortalisée comme un mariage.

C'est un Sweet Sixteen bien différent que vit Molly en cette année 1957. Elle s'est portée volontaire plusieurs mois auparavant, un peu par hasard, pour faire partie du programme d'intégration d'étudiants noirs au lycée de Little Rock, capitale de l'Arkansas. L'abolition de la ségrégation est en vigueur depuis 1956, mais dans cet état du sud ultra conservateur, les mentalités sont fermement opposées à cette mixité, et le Ku Klux Klan plus actif que jamais. Aux côtés de 8 autres jeunes, Molly subit avec un courage hors du commun l'incertitude et l'oppressant ping-pong qui s'engage entre Orval Faubus, gouverneur de l'Arkansas qui n'hésite pas à faire intervenir la garde nationale pour empêcher les étudiants de rentrer au lycée, et le système judiciaire américain qui penche en leur faveur. Elle subira aussi les insultes, les moqueries, les blagues de mauvais goût, les menaces orales et physique, l'incroyable violence psychologique de ses camarades prétendûment "civilisés".
Elle suivit le groupe dans le couloir de marbre. Les regards malveillants et les insultes s’abattirent autour d’eux :
- Ça pue !
– Dehors les nègres !
- Putain, vous n’allez pas laisser entrer ces ratons laveurs ici ?
Molly n’était pas tellement surprise. Elle savait pertinemment que la majorité des Blancs n’était pas favorable à la mixité. Mais elle avait pensé que des jeunes se montreraient plus ouverts d’esprit, plus… civilisés.
C'est un petit roman extrêmement poignant que nous livre ici Annelise Heurtier. S'inspirant de faits réels (Molly est un avatar de Melba Petillo, l'une de ceux que l'on a surnommé "les 9 de Little Rock"), elle tisse le quotidien d'une adolescente considérée désormais comme une héroïne, qui se révèle être une jeune femme normale qui se prend à rêver de plus de justice.
Pourquoi s'était-elle retrouvée là ? Est-ce que c'était le hasard ? Son destin ? Pourquoi avait-elle levé le doigt, ce jour-là ?
Le récit, très rythmé, est construit sur une double narration : celle de Molly et celle de Grace, une adolescente blanche de bonne famille qui, sans nourrir une sympathie extrêmement développée pour les personnes noires, reste muette d'incompréhension devant la haine viscérale que portent ses amies à l'égard des 9 de Little Rock. Grâce à ce procédé, Annelise Heurtier fait se confronter deux mondes très différents avec brio. Les chapitres sont courts, le langage est fluide ; le roman se dévore en quelques heures mais reste longtemps présent à l'esprit. L'émotion est palpable, et même si je suis un peu frustrée que les destins se croisent sans forcément se chevaucher, je tire mon chapeau à cette histoire d'une grande force, que je conseille à tous dès la fin du collège.
Sweet Sixteen, Annelise Heurtier
Éditeur : Casterman
Paru en 2013
217 pages
12 €
ISBN 978-2-203-06854-4

07 mai 2014

Une métamorphose iranienne (one-shot), Mana Neyestani


Le cauchemar de Mana Negestani commence en 2006, le jour où il dessine une conversation entre un enfant et un cafard dans le supplément pour enfants d'un hebdomadaire iranien. Le cafard dessiné par Mana utilise un mot azéri, et les azéris, peuple d'origine turque du nord de l'Iran, sont depuis longtemps opprimés par le régime central. Pour certains d'entre eux, le dessin de Mana est la goutte d'eau qui fait déborder le vase et un excellent prétexte pour déclencher une émeute. 
Le régime de Téhéran a besoin d'un bouc émissaire, ce sera Mana. Lui et l'éditeur du magazine sont arrêtés et emmenés dans la prison 209, une section non officielle de la prison d'Evin, sous l'administration de la VEVAK, le ministère des Renseignements et de la Sécurité nationale... Au bout de deux mois de détention, Mana obtient un droit de sortie temporaire. Il décide alors de s'enfuir avec sa femme. 
Bouleversant, Une métamorphose iranienne est une plongée en apnée dans le système totalitaire kafkaïen mis en place par le régime iranien.
J'ai aimé !

Il fait beau, les oiseaux chantent, le soleil s'installe... Mais sur K.BD, point de rigolade ou de détente : le thème du mois de mai n'est autre que le huis-clos carcéral. Un sujet qui nous a tous interpellé après la lecture du très poignant En chienneté de Bast, qui relatait le quotidien d'un auteur invité dans un centre pour mineurs pour donner des cours de dessin.

Après Paco les mains rouges la semaine dernière, c'est un ouvrage qui a fait beaucoup de bruit qui est arrivé entre les mains de l'équipe : Une métamorphose iranienne de Mana Neyestani. Chronique de l'horreur ordinaire, cet album autobiographique retrace la lente descente aux enfers d'un journaliste modéré  reconverti dans la presse jeunesse car catalogué comme agitateur politique. Il pensait se mettre à l'abri des troubles qui agitent sa profession, mais le destin lui joue un sacré tour... 

Irréel. C'est le premier mot qui vient à l'esprit en refermant ces quelques 200 pages. On pourrait se croire dans un ouvrage de science-fiction, tant la situation paraît absurde : dans quel monde enferme-t-on des gens plusieurs années, sans motif valable, sans procès, sans même une explication ? Dans le notre. Et ça, c'est la constatation la plus glaçante : ce qui est arrivé à Mana Neyestani se produit encore chaque jour, aux quatre coins de la planète. Pris au piège de ce système qu'il qualifie lui même de "kafkaïen", le journaliste subira pendant de long mois isolement, tentatives d'intimidations, pressions diverses, bref, tout l'attirail de la parfaite violence psychologique. Déboussolé, perdu, noyé dans l'incertitude, sa seule lumière est sa femme, Mansoureh, avec laquelle il décide de fuir son pays et de trouver l'asile politique.


Mais ses tentatives se soldent par de nombreux échecs ; la situation semble inextricable. Mana est baladé d'administrations en administrations, d'ONG en ONG qui promettent beaucoup et agissent trop peu. Le regard de l'auteur, lucide, ne se veut pas accusateur, mais le lecteur ne peut s'empêcher d'être empli de honte et de colère à l'idée qu'il vit dans un pays où la liberté de pensée et d'expression sont des valeurs incontournables, où les droits de l'Homme sont inscrits dans la Constitution, mais qui détourne si facilement le regard lorsqu'il s'agit d'aider autrui. 

A cette histoire à peine croyable, Mana Neyestani oppose une narration extrêmement classique, malheureusement non dénuée de quelques maladresses... Si le choix d'un récit chronologique est à mon sens assez heureux, le découpage et la mise en case témoignent de la maîtrise imparfaite du média bande dessinée, comme le fait très justement (et bien mieux que moi) remarquer David dans sa chronique. Il est immédiatement palpable que l'auteur est plus habitué au dessin de presse qu'au travail de scénariste et d'illustrateur de BD ; son trait n'en conserve pas moins une grande expressivité, parfois proche de la caricature, qui donne à son récit une vivacité incroyable. Je suis loin d'être une grande amatrice de ce genre de graphisme, mais je ne peux que reconnaître l'étrange alchimie qui se crée entre ce sujet difficile et le style "cartoon" de Mana Neyestani.

Avec Une métamorphose iranienne, le lecteur oscille en permanence entre incrédulité et révolte à l'idée que l'on puisse bafouer en toute impunité et aussi profondément des droits sacrés. La source du conflit paraît tellement irrationnelle, anecdotique, que l'on a du mal se convaincre de la réalité des faits qui nous sont contés par l'auteur. Un album choc qui soulève de nombreuses questions et qui nous bouscule intensément.

Une métamorphose iranienne (one-shot), Mana Neyestani
Éditeur : Ça et là
Paru en 2012
196 pages
20 €
ISBN 978-2-916207-65-0
D'autres K.BDiens : Lunch - Badelel / Mo' / David / Yvan / Champi / OliV'

27 janvier 2014

Le photographe (1), Emmanuel Guibert, Didier Lefèvre & Frédéric Lemercier


"D'un même élan, d'une même foulée, on attaque notre premier col. C'est la montagne-frontière, le Dewana Baba, le col du vieux fou. 5 000 mètres. On m'a prévenu que ce ne serait pas une partie de plaisir. Effectivement, c'est très pénible. Toute la nuit, on grimpe au pas de charge un tas de cailloux sans fin qu'on ne voit pas. Tandis que ma raison me répète en boucle que je ne vais pas y arriver, mes pieds continuent d'avancer. Il fait de plus en plus froid. Vers cinq heures, l'aube point. Saoul de fatigue, au passage du col, je dois avouer qu'au fond de moi, je me demande ce que je fous là. Et comme d'habitude, je me réponds en prenant des photos."

Waouh !

1986. Didier Lefèvre, photographe, s'associe à une mission de Médecins Sans Frontières (MSF). Pendant plusieurs mois, ils vont traverser plus ou moins clandestinement le Pakistan et l'Afghanistan, alors occupés par l'URSS, afin de porter secours aux populations locales. De retour en France, il s'associe à son ami dessinateur Emmanuel Lefèvre pour raconter cet incroyable périple. Le mois du documentaire se poursuit sur K.BD, et c'est avec des pépites comme celles-là, que je n'aurais pas ouvert spontanément, que je mesure tout l'enrichissement et l'ouverture d'esprit que l'appartenance à cette petite bande m'apporte (oui, sortez les violons !).

Ami lecteur, c'est une formidable aventure humaine que tu t'apprêtes à découvrir en ouvrant cette bande dessinée, une de celles qui te marquent durablement. Bien sûr, pour cela, il faudra passer outre le graphisme vieillot de cette édition. Il te faudra également t'habituer au mélange dessins/photographies tout à fait dépaysant, et aux illustrations d'apparence brouillonnes et aux couleurs terreuses d'Emmanuel Guibert et Frédéric Lemercier.


Vous l'aurez compris, la lecture des premières pages du Photographe n'a pas coulé de source, et je me demandais même franchement comment j'allais réussir à accrocher à cette BD tant la forme ne me séduisait pas. C'est là qu'intervient le formidable talent de narrateur de Didier Lefèvre ; et il suffit de quelques pages supplémentaires pour comprendre que le style d'Emmanuel Guibert donne au récit une enveloppe, un corps, une coquille indissociable, nécessaire.


Plongés aux côtés de Didier Lefèvre, qui nous narre cette histoire à la première personne, nous ressentons avec lui l'excitation et l'appréhension de ce voyage, plus dur et plus magnifique que tout ce qu'il a connu jusque là. Sa curiosité et son ouverture d'esprit, son constant émerveillement se mêlent avec une grande pudeur, une sorte d'objectivité qui m'a stupéfiée à chaque page : nul jugement de valeur ou critique, Didier Lefèvre se contente d'observer, de capturer l'intime sans le déformer. J'ai été extrêmement touchée par cette vision sensible et juste, qui encourage le lecteur à sortir des cadres, à découvrir l'autre sans l'évaluer, à cesser de tenter de transposer à tout prix ses propres références culturelles.

Après les premières pages très descriptives (présentation des hommes et des femmes de la mission à la façon d'une galerie de portrait, préparation minutieuse de l'expédition, etc.), c'est l'heure du grand départ : le lecteur, déjà ferré, est prêt à suivre Didier Lefèvre au bout du monde. Les dessins et les photographies s'entremêlent si bien que l'on n'imagine pas qu'il puisse exister une autre façon de raconter cette histoire que l'on pressent extraordinaire. On oublierait presque la raison de ce voyage si la dernière page n'était ornée de la photographie, terrible, de la tombe d'un volontaire MSF tué deux ans auparavant, et qui semble avertir aussi bien le narrateur que le lecteur : "si tu continues, il faudra t'accrocher." La suite est déjà sur ma table de chevet.

Le photographe (1), Emmanuel Guibert, Didier Lefèvre & Frédéric Lemercier
Éditeur : Dupuis
Collection : Aire Libre
Paru en 2003 
80 pages 
16.50€
ISBN 2-8001-3372-4
D'autres K.BDiens : Yvan / Mo' (1 , 2 & 3) / David 

11 juillet 2013

En chienneté : tentative d'évasion artistique en milieu carcéral (one shot), Bast


A travers En chienneté, Bast nous fait partager la vie au sein de l'atelier qu'il a animé au quartier pour mineurs de la maison d'arrêt de Gradignan (Gironde) : "C'est le récit d'une expérience particulière qui m'a permis de passer "de l'autre côté" des murs et d'être témoin d'un drôle de microcosme régulé et cloisonné. C'est un regard à la fois distancié et poétique, l'intention est descriptive, l'humeur douce amère...".
J'ai aimé !

Lorsque Bast est contacté par la maison d'arrêt de Gradignan pour animer un atelier BD auprès de groupes de mineurs, il n'hésite pas. Il se jette dans l'aventure, sans trop savoir ce qui l'attend. Son premier contact avec le monde carcéral est percutant. A l'ouverture de cet album, on est donc immédiatement saisi par l'ambiance froide et métallique qui se dégage des planches bicolores. Ce bleu-gris terne, froid, ces lignes tranchantes, ces perspectives très fermées, tout concourt à nous plonger dans l'atmosphère oppressante et hors du temps de la maison d'arrêt.

Passées les quelques pages introductives où Bast présente le projet et contextualise le milieu carcéral à l'aide de quelques chiffres, la BD est découpée en plusieurs courtes scènes qui s'ouvrent toujours de la même manière : une date, quelques noms (voir planche ci-dessus). L'atelier démarre ; Bast "caméra à l'épaule", narrateur qui semble objectif, se concentre sur les visages qui défilent et, parfois, se livrent devant lui. La trame de cette bande dessinée relève davantage de l'anecdote, de la tranche de vie que du véritable récit avec un début et une fin, mais elle n'en possède pas moins une grande force. La construction assez répétitive permet à l'auteur de nous fait toucher du doigt le quotidien récurrent de ces jeunes à la vie brisée, qu'une erreur de parcours fait basculer à jamais : l'attente, les colis de l'extérieur qui rythment complètement la semaine, les motifs permanents de l'atelier...

Malgré cette mise en scène répétée et apparemment neutre, Bast n'est pas qu'un observateur. En chienneté est aussi une réflexion autobiographique, sur la capacité à transmettre, à apporter quelque chose aux autres, à ce que signifie être écrivain et dessinateur. On ressent la fébrilité de l'auteur face à cette nouvelle aventure, son optimisme, son impatience, ses espoirs d'enseignement, puis ses moments de doute. Ces jeunes ont-ils vraiment quelque chose à tirer d'un atelier dessin ? N'est-ce pas complètement dérisoire, hors de propos ? Ont-ils envie de raconter autre chose que des femmes nues et des grosses voitures ? Comment partager ce moment lorsqu'on doit maintenir une certaine distance avec les détenus ? 


La fin, douce-amère, n'apporte aucune réponse, juste l'impression d'un éternel recommencement et l'espérance d'avoir, pour un temps, amélioré le quotidien de ces jeunes qui, pour la plupart, retourneront en prison un jour ou l'autre. Finalement, la violence physique ou morale des détenus entre eux n'est pas ce que l'on retient de cette confrontation avec le milieu carcéral. Une fois cette BD refermée, c'est surtout l'injustice et la tristesse d'un système enfermant des enfants qui reste en tête. La préface et la postface apportent un œil extrêmement critique qui ne fait que souligner le propos, puissant.

En chienneté : tentative d'évasion artistique en milieu carcéral, Bast
Éditeur : La Boîte à Bulles
Collection :  Contre-cœur
Paru en 2013
97 pages
16 €
One shot
ISBN 978-2-84953-163-1
D'autres K.BDiens : Mo' / David / Lunch-Badelel / Zaelle / David F.

05 mars 2013

Stefan Zweig : L'ami blessé, Dominique Bona


Comment un écrivain aussi secret et discret a-t-il été capable d'allumer un feu chez ses créatures romanesques et de le faire partager à ses lecteurs ? Ce sont les origines de ce feu que j'ai cherché à découvrir à travers les péripéties et les tumultes de sa vie. Homme de passion, sous son élégance Mitteleuropa, c'est un écrivain qui se livre difficilement. Il faut partir à sa recherche, décrypter ses amours et ses amitiés. Ce parfait homme de lettres en apparence est un artiste qu'attire la foudre - les folies d'Amok ou les tabous de la vie des femmes, que celles-ci osent à peine s'avouer à elles-mêmes, leurs voluptés secrètes. Cet écrivain raffiné, choyé par les élites, aurait pu demeurer l'archétype d'une civilisation disparue. Son prodige est d'avoir réussi à conquérir aujourd'hui un aussi vaste public. Zweig rayonne. Il continue de séduire. On aime son style, rapide et sûr. Sa compassion, sans égal. Sa sensibilité d'écorché vif. Peut-être aussi les lueurs sombres, les fumées délétères de son œuvre qui correspondent si bien à nos angoisses, à nos tourments contemporains. Zweig était lui-même biographe. C'était pour moi une dette d'écrire à mon tour sa biographie : tenter de rendre vivant cet homme de passion à travers une biographie passionnée. D B.
Waouh!

Stefan Zweig est sans conteste l’un de mes auteurs préférés, et sans doute celui qui me fascine le plus. Outre ses romans et nouvelles, je n’avais lu jusque là ni ses mémoires, ni aucune biographie lui étant consacrée si l’on excepte celle très romancée de Laurent Seksik, Les derniers jours de Stefan Zweig, un gros coup de cœur de l’année 2010. Cette œuvre mêlant fiction et faits réels ne s’intéressait néanmoins qu’à la fin de la vie de l’auteur, et j’avais hâte d’en découvrir plus sur son existence et son époque. Voilà donc pourquoi Stefan Zweig : L’ami blessé de Dominique Bona est venu rejoindre mes étagères, et le challenge ABC 2013 organisé par Nanet offre une bonne raison de l’y en sortir.

Cette biographie se révèle très classique dans sa forme, puisque Dominique Bona a choisi un traitement chronologique et un découpage en grandes parties qui donnent le ton de chaque âge de la vie de Zweig. A l’intérieur de ces grandes parties, le découpage en chapitres plutôt court rend la lecture rapide et agréable. L’ouvrage est complété en son centre par un corpus de photographies en noir et blanc, plutôt succinct (mais quand il s’agit de Zweig je n’ai aucun sens de la mesure !) et qui éclaire pourtant de façon admirable les moments marquants de son existence en se focalisant sur ses nombreuses amitiés (Jules Romains, Philip Roth, Rainer Maria Rilke…). L’auteure a choisi de ne pas utiliser la triste et célèbre photo du suicide de Stefan Zweig et de sa seconde femme, Lotte, peut-être pour donner toute amplitude au lecteur d’imaginer ces derniers instants.

Stefan Zweig : L’ami blessé est une biographie très éclairante et plaisante à lire. On sent particulièrement l’admiration de Dominique Bona pour le grand homme qui a -et qui continue de marquer les esprits. Je relèverais cependant quelques points négatifs, en tête desquels le manque de soin de la typographie (décalage dans les retours à la ligne, caractères spéciaux qui sont mal passés, fautes de frappe). Les erreurs ne sont pas si fréquentes mais se remarquent immédiatement et viennent un peu gâcher la lecture. Ma seconde réserve concerne l’emploi de tournures parfois un peu répétitives qui alourdissent certains chapitres.

Mais parlons aussi du contenu ! La vie de Stefan Zweig ne cesse de me surprendre et de me plonger dans la béatitude absolue. L’autrichien brille par les multiples facettes de sa personnalité, à la fois solaire et ténébreux. L’homme, fervent humaniste, ami loyal, peut se prévaloir de correspondre avec les plus grands intellectuels de l’Europe entière dès vingt ans ; il ne s’engagera jamais dans aucun combat politique de peur du fanatisme et de la folie et prônera toute sa vie l’évolution par la culture et la paix. Mais il est aussi un génie extrêmement lucide, voire visionnaire, dans une époque qui sombre peu à peu dans la guerre et la destruction. Terriblement conscient du malheur imminent, il ne pourra se détacher des angoisses liées aux funestes évènements qu’il pressent. Profondément nostalgique et mélancolique, artiste écorché-vif, affecté toute sa vie par un sens des convenances tout autrichien qui l’empêchera de donner libre cours à ses émotions tant en public qu’avec sa femme, Stefan Zweig est aussi un homme de passions et d’aventures (notamment sexuelles) qui n’a d’égal à son succès que sa modestie. L’ouvrage de Dominique Bona permet de mieux saisir ce « mystère Zweig » qui garde pourtant toute sa profondeur, et n’en finit pas de me passionner.

Stefan Zweig : L'ami blessé, Dominique Bona
Éditeur : Grasset
Paru en 2010
460 pages
21,25 €
ISBN 978-2-246-77251-4

4/26
Retrouvez mon avis sur le blog du Challenge ABC 2013

21 janvier 2013

Un américain en balalade (one shot), Craig Thompson


"Cher Lewis, Nous t'envoyons donc cet américain épris de culture du vieux continent. Il arrive par le train et il en veut. Il vide les frigos, il excite nos enfants, il courtise nos femmes... Je suis néanmoins sûr que tu lui feras un bon accueil. Reçois ma bénédiction." Blutch
La prochaine fois, je m'abstiens...

En février, c'est voyage chez K.BD ! Mais plus que la production finale, ce sont les coulisses qui nous intéressent, et donc le carnet de voyage. Ah, le fameux carnet de voyage... Ni vraiment récit, ni-même parfois vraiment bande dessinée, cet objet hybride au format souvent bâtard est un pari risqué pour nos chers auteurs/illustrateurs.
C'est autour d'Un américain en balade de Craig Thompson que nous développerons le thème du mois, et j'aurais mieux fait de passer mon tour pour ce titre car la lecture a été un total fiasco.

Quoi de plus énervant que de s'apercevoir que l'idée qu'on se faisait d'un auteur est complètement fausse ? Bien sûr, on ne connaît jamais véritablement quelqu'un à travers ses écrits (heureusement d'ailleurs !) mais la déconvenue à rarement été aussi rude. Je me faisais une joie de découvrir plus intiment Craig Thompson et surtout d'appréhender l'état d'esprit qui l'a guidé dans l'écriture du sublime Habibi ; je n'y ai trouvé que tristesse et égocentrisme. Dès le début de l'ouvrage, Thompson s'appesantit excessivement sur son humeur morose et les petits désagréments qu'il rencontre. Hypocondriaque, précieux et obtus son les trois termes qui me viennent spontanément à l'esprit pour décrire la personnalité que j'ai découvert dans ces pages. Foncièrement optimiste, j'ai beaucoup de mal à me montrer compréhensive avec les personnes qui passent leur temps à se plaindre, même si je conçois aisément qu'on puisse avoir des coups de blues et le besoin d'en parler.


J'ai également été dérangée par les atermoiements de Craig Thompson sur son couple, que j'ai trouvés très impudiques et parfois nettement déplacés. Les moments subtils et lumineux qui caractérisent Habibi ou Blankets se révèlent ici bien trop rares et laissent la place à une incessante litanie geignarde : et le souk est bruyant, et la cuisine française est trop lourde, et les rues de Marrakech sont sales... Mais bordel mec, secoue-toi, ouvre les yeux, PROFITE ! Et si tu ne supportes pas de quitter ton petit confort et que voyager est inconfortable, reste chez toi !

Bref, si vous voulez mettre le nez dans ce carnet de voyage, contentez-vous de regarder les illustrations, toujours agréables, et d'apprécier la mise en case sensible, cependant bien loin de sauver ce "carnet de doléances".

Un américain en balalade (one shot), Craig Thompson
Éditeur : Casterman
Collection : Écritures
Paru en 2004
222 pages
13.75 €
ISBN 2-203-39620-2

15 janvier 2013

Un printemps à Tchernobyl (one shot), Emmanuel Lepage


26 avril 1986. À Tchernobyl, le cœur du réacteur de la centrale nucléaire commence à fondre. Un nuage chargé de radionucléides parcourt des milliers de kilomètres. Sans que personne ne le sache… et ne s’en protège. C’est la plus grande catastrophe nucléaire du XXe siècle. Qui fera des dizaines de milliers de victimes. À cette époque, Emmanuel Lepage a 19 ans. Il regarde et écoute, incrédule, les informations à la télévision.
22 ans plus tard, en avril 2008, il se rend à Tchernobyl pour rendre compte, par le texte et le dessin, de la vie des survivants et de leurs enfants sur des terres hautement contaminées. Quand il décide de partir là-bas, à la demande de l’association les Dessin’acteurs, Emmanuel a le sentiment de défier la mort. Quand il se retrouve dans le train qui le mène en Ukraine, où est située l’ancienne centrale, une question taraude son esprit : que suis-je venir faire ici ?
Coup de cœur !
« Début 2010, l'Académie des Sciences de New York affirme que la pollution durable due à l'accident a provoqué la mort sur toute la planète de près d'un million de personnes entre 1986 et 2004. »
Aquarelle et fusain, camaïeux de gris. Les premières pages donnent le ton : se rendre à Tchernobyl, c'est côtoyer la mort. Qu'est-ce qui peut pousser un auteur BD à quitter sa famille pour aller voir de ses yeux la plus grande catastrophe nucléaire, et toucher du doigt les existences détruites et la nature ravagée ? Tout d'abord, l'envie pressante, viscérale, d'être actif. De n'être plus simplement spectateur. De s'impliquer. Et puis des rencontres, celle de Dominique Legeard, l'instigateur du projet, président des Dessin'Acteurs, et aussi celle de Gildas Chassebœuf, un autre illustrateur qui le convainc de l'importance de ce voyage.

« Nous croyons que l'artiste est à même de capter l'étrangeté de vivre là-bas et d'en témoigner. »


Mais se rendre à Tchernobyl n'est pas une décision aisée. Emmanuel Lepage hésite longuement, s'inquiète, se sonde. Il est victime pendant près de six mois de la "crampe de l'écrivain", une pathologie qui affecte de manière incontrôlable et irrégulière les muscles de sa main, et l'empêche donc de dessiner. Puis il se décide subitement : il ira. Il a besoin de "voir", d'appréhender la destruction, de se confronter à la réalité pour mieux cerner ce qu'il ressent. Sur place, envahi par l'émotion, contraint par le temps strictement minuté des visites dans la zone contaminée et saisi par l'urgence de coucher sur le papier ce qu'il voit, il oublie sa douleur. Il dessine. Et, petit à petit, il s'accroche aux détails, raconte son installation avec ses compagnons de voyage dans une ferme abandonnée spartiatement remise en état, et la rencontre des populations locales. Petit à petit, malgré la barrière de la langue, il échange, discute et constate : tout n'est pas mort à Tchernobyl. Ce qu'il y trouve le surprend et le déstabilise, voire même le culpabilise. Lui qui était parti pour raconter l'horreur, le voici à rire et s’enivrer avec les voisins, et à dessiner des scènes forestières dignes de ses précédents albums aux accents tropicaux ! 


Car c'est surtout cela, Tchernobyl. La fureur de vivre. De ses habitants, mais aussi de la nature, qui a repris ses droits sur la terre des hommes et n'a jamais parue aussi resplendissante qu'en ces heures de printemps. Les paysages désolés et oppressants laissent la place à mille couleurs éclatantes et dangereusement vénéneuses, car l'irradiation est le plus souvent invisible, insidieuse. La profonde impression de malaise qui accompagne les sublimes et terrifiantes planches en nuances de gris ne disparaît pas complètement car la catastrophe se rappelle constamment à l'esprit ; Un printemps à Tchernobyl se révèle cependant bien moins sombre que ce que laissaient présager les premières pages. Dans cette région coupée de tout, où le temps s'est arrêté en 1986, il y a toujours de la vie, et de l'espoir. Une vie dont chaque seconde est précieuse, trop précieuse pour se lamenter sur son sort alors que l'on peut se réunir autour d'un verre de vodka avec ses amis.

Un printemps à Tchernobyl est un ouvrage dont il est impossible de ressortir indemne, car chaque page nous exhorte à apprécier la beauté de l'instant. J'ai rarement ressenti aussi fort l'urgence de vivre, de vivre complètement ce qui m'arriveEmmanuel Lepage est au sommet de son art et je ne compte plus les pages où j'ai eu le souffle coupé par tant d'émotions en une seule vignette. Aquarelle, crayon, fusain, sanguine, tout se mêle pour donner une ambiance unique à cet opus qui représente en outre un véritable défi technique (quoi emporter sur le terrain ? Comment s'installer sans que le matériel ne touche le sol irradié ? Dans quelle position dessiner sans que cela ne devienne trop inconfortable ?).

"... et c'est la vie qui m'a surpris..."

Aller à Tchernobyl est une expérience que le lecteur ne peut que partager pleinement avec l'auteur, épousant ses doutes, ses angoisses, ses questionnements. On en retient le calme et la sérénité des bois, la tristesse de ces hangars dépeuplés mais surtout cet éclat dans les yeux et le sourire qui barre le visage des enfants. Et peut-être même que, comme moi, vous laisserez échapper une larme en refermant cet ouvrage.

A Emmanuel Lepage : merci.

Un printemps à Tchernobyl (one shot), Emmanuel Lepage
Éditeur : Futuropolis
Paru en 2012
164 pages
24.50 €
ISBN 978-2-7548-0774-6

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